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”Le Bien Public“

Extrait de l'article paru sur le ”Le Bien Public” relatif à notre spectacle lyrique (lire l'article)

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Le comte de Bussy-Rabutin et son château

”Bussy n’est pas une grande maison, mais elle est bâtie magnifiquement et les dedans sont d’une beauté singulière et qu’on ne voit point ailleurs.”

Lettre de Bussy à Madame la duchesse d’Holstein, comtesse de Rabutin, le 5 mai 1686.



Le l0 septembre l666, Roger de Rabutin, comte de Bussy, regagne son château de Bussy, en Bourgogne. Le roi Louis XIV, après l’avoir fait emprisonner plus d’un an à la Bastille, a exilé sur ses terres celui qu’on appelle Bussy-Rabutin, avec interdiction de paraître à la cour ou à Paris. Disgracié, le mestre de camp général de la cavalerie, le lieutenant-général des armées du roi, l’académicien français n’est plus rien. La publication, malgré lui, de son Histoire amoureuse des Gaules a définitivement ruiné sa carrière. Ce petit roman satirique n’est cependant que le dernier de ses excès publics Bussy-Rabutin a indisposé, depuis longtemps déjà, bien des gens influents à la cour par ses médisances et choqué les dévots par son libertinage.
Soldat courageux, son épée l’a conduit aux plus hautes charges militaires ; homme d’esprit, il s’est perdu pour quelques chansons, de fins portraits et des bons mots pour briller dans les salons.
Il devait expier pendant dix-sept ans ; malgré son rappel par le roi en 1682, ne trouvant plus sa place à la cour, il achèvera ses jours dans sa province natale. Nous devons à ce malheureux destin une œuvre littéraire majeure, dont on découvre l’importance, faite principalement des Mémoires et des Lettres dont une grande partie est destinée à sa cousine, la marquise de Sévigné.
Roger de Rabutin fera également réaliser le merveilleux décor du château de Bussy, un des rares ensembles décoratifs du Grand Siècle qui nous soit parvenu.
Le château de Bussy et son hôte le plus fameux sont ainsi indissociables. La demeure seigneuriale permet de mieux comprendre le gentilhomme bourguignon. comme la personnalité de Bussy-Rabutin explique la maison qu’il a voulu aménager. Les personnages de son destin, de ses rêves de gloire, ou de ses amours déçus peuplent les lambris. L’ombre des grands de son temps y flotte dans les portraits d’un salon ou surgit par les inscriptions d’une antichambre. On peut imaginer aussi l’existence quotidienne d’une noblesse d’épée, peu fortunée, dans sa province.
La découverte de Bussy est toujours passionnante et ouvre une perspective originale sur le XVIIe siècle, entre la fin du règne de Louis XIII et l’affirmation du pouvoir personnel de Louis XIV.
 
Roger de Rabutin comte de Bussy (1618-1693)
Roger de Bussy-Rabutin n'était-il qu'un homme du monde imbu d'appartenir à la première noblesse de Bourgogne?
buste rabutin
Ne fut-il pas un brillant officier des armées royales tout en ne renonçant pas à se servir de la plume ?
Un écrivain plein de verve, un épistolaire estimé, un pamphlétaire redouté, un homme de lettres très cultivé qui prenait garde de ne pas être pris pour un écrivain professionnel ?
Libertin-érudit malgré ses écrits licencieux et ses airs volages.
Frondeur et galant-homme, courtisan et exilé, bâtisseur et philosophe, aimant les arts, les bons mots (rabutinages), l'esprit.
Il s'est servi de sa jeunesse pour connaître le monde et de son âge mûr pour mieux se connaître lui-même sans dédaigner de chercher le salut.Son château en Bourgogne renferme encore quelques énigmes qui nous font croire que l'on ne sait pas encore tout sur lui.
 
Extrait du DVD présentant le Château
”Le Château de Bussy-Rabutin”
film de 2003, 51 min, couleurs de Guillaume Lévis avec Emmanuel Le Roy Ladurie, Françoise Auger-Feige, Juliette et Georges Blondon, Michel Huynh-Quan-Chieu, Daniel-Henry Vincent, Thierry Bajou.
Qui ne pousse pas la porte de ce petit château bourguignon ne peut en deviner le secret. Comte de Bussy, Chassé de la Cour par le Roi Soleil, l’érudit libertin, cousin de Madame de Sévigné, vit là son exil. Il décide de reconstituer, chez lui, cette Cour qui lui manque, en recouvrant les murs de portrait des personnalités du moment. Il ne peut s’empêcher de les accompagner de maximes… souvent amères. Voilà le trésor du château de Bussy : l’univers d’un homme d’esprit blessé, unique souverain d’une cour éternelle qui ne vit que pour lui. Le film nous entraîne à la découverte du lieu, du personnage et de l’esprit de la Cour. Ce film est issu de la collection documentaire de prestige Des lieux pour mémoire. L’ambition de cette collection est de revisiter les grands sites et monuments français en associant pour chaque film un réalisateur et un auteur de la littérature contemporaine.
Texte de Patrick Mauriès
Collection conçue par Anne-Marie Clais
Musique originale de Denis Uhalde, avec la voix d’Hubert Saint Macary
Emmanuel Le Roy Ladurie : Historien
Françoise Auger-Feige : Conservateur, restaurateur de peintures
Juliette et Georges Blondon : Habitants de Bussy Le Grand
Michel Huynh-Quan-Chieu : Conservateur des monuments historiques
Daniel-Henry Vincent : Président fondateur de la Société des Amis de Bussy-Rabutin
Thierry Bajou : Conservateur du patrimoine

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Extrait reproduit avec l'accord de l'auteur et de la maison d'éditions.
Ne peux etre utilisé sans leur accord.

Assemblage d'extraits du film "Le Château de Bussy-Rabutin” pouvant être achété auprès de la boutique du château, ou en ligne aupres des éditions parnasse http://www.editionsmontparnasse.fr/titres/le-chateau-de-bussy-rabutin.
 
La vie de Roger de Rabutin comte de Bussy
Le Château de Bussy a été pour Roger de Rabutin une ancre de salut dans les moments de détresse et le port où il put se sauver d'un destin manqué.

Dès lors, pour saisir l'esprit de cet ensemble, on doit prendre en compte la vie du maître des lieux, les expériences bien particulières qu'il a vécues, sans faire abstraction de ses idées et de ses conceptions philosophiques, ni des courants culturels qui étaient dans l'air du temps.
Né en 1618 à Épiry, près d'Autun, le jeune Roger, dans sa jeunesse, a séjourné assez peu auprès de ses parents au château de Bussy. Ses études l'ont souvent retenu à Autun, chez les Jésuites, ou à Paris, au collège de Clermont, futur lycée Louis-le-Grand où son père, Léonor de Rabutin qui le destine très jeune à la carrière des armes, l'envoie s'instruire. L'élève a de bonnes dispositions et se laisse guider avec docilité. Comme ses ascendants, le jeune homme Roger de Rabutin voulait acquérir la renommée par le métier des armes et accéder aux plus grands honneurs militaires.

Aussitôt que j'entrai dans le monde, ma première et ma plus forte inclination fut de devenir honnête homme et de parvenir aux grands honneurs de la guerre. »

En 1634, à seize ans, ses premières études terminées, il entre dans la carrière des armes et fait sa première campagne, en Lorraine. Quatre ans après il commande le régiment d'infanterie de son père. À la mort de son père, en 1645, il lui succède dans la charge de Lieutenant Général des Armées du Roi en Nivernais et conseiller d'état ; la même année il fait campagne sur le Rhin.

De 1648 à 1653, durant le gouvernement de la régente Anne d'Autriche et de Mazarin des graves troubles politiques, auxquels on donna le nom de Fronde, eurent lieu. La Fronde fut occasionnée par les expédients financiers de Mazarin qui suscitèrent un mécontentement général. Elle fut dirigée par le Parlement qui entendait contrôler l'exercice de l'autorité royale, et par les nobles qui s'exaspéraient d'être écartés du pouvoir. La Fronde parlementaire, déclenchée à la suite de l'arrestation du conseiller Broussel, et qui obligea la Cour à faire retraite à St-Germain, se termina au bout de trois mois par la paix de Rueil (1649). La Fronde des princes étendit bientôt la révolte aux provinces et s'aggrava du réveil de la Fronde parlementaire. Les animateurs en furent Condé, Paul de Gondi (futur Cardinal de Retz), Beaufort, Mme de Longueville, etc.. Mazarin s'exila quelques temps ; Turenne dirigeait l'armée royale contre Condé. Les excès des Frondeurs et l'anarchie générale provoquèrent un ralliement final à la cause du roi et de Mazarin, tandis que Condé passait aux Espagnols (1652-1653). Bussy-Rabutin a longtemps été au service de Condé dans ses campagnes, mais balance entre les Princes et le roi, pour se ranger enfin auprès de Mazarin. Ces événements politiques importants qui feront le lit de la monarchie absolue ne divisèrent pas seulement les combattants mais aussi l'intelligentsia. Le parti des Princes compte deux auteurs forts importants, aujourd'hui oubliés : Georges et Madeleine de Scudery. Madeleine ou Sapho truffe son Cyrus, écrit avec son frère, dix mille pages entre 1648 et 1653, d'amabilités envers Condé. On en finirait plus de citer les frondeurs, de Segrais à Ménage, en passant par les poètes Sarasin ou Saint Amant.

En face ? Mazarin oppose son bibliothécaire, Naudé, Théophraste Renaudot, La Mothe le Vayer et Cyrano de Bergerac, qui avait auparavant frondé. Madame de Sévigné est proche des princes mais a la sagesse de ne rien faire, comme La Fontaine, qui se signale surtout, à l'époque, par sa paresse. Plus tard Bussy dans son Histoire amoureuse des Gaules a mis en scène plusieurs personnages de la Fronde, Condé prend le pseudonyme de Tyridate, Mazarin de Grand Druide, etc.. Mais Théodose (Louis XIV) n'aimait pas le scandale s'était réconcilié avec Condé. Le cardinal comptait davantage sur les armes de Turenne rallié que sur ses plumes. 1

Malgré ses réels mérites militaires, Bussy ne réussit pas à jouir de la confiance et de l'estime qui permettent d'accéder aux premiers rôles de la vie publique. Il faut dire que sa réputation, un peu légère, de roi de la mode et de jouisseur, le bruit de ses aventures privées et l'impertinence de ses boutades littéraires lui portèrent préjudice et furent funestes pour sa carrière. Turenne qui fut son général, après Condé, le définit le meilleur officier de son armée pour la chanson.

De 1634 à 1665, pendant 25 ans, bien que n'étant pas toujours dans le même camp, il avait participe à toutes les campagnes en se faisant remarquer souvent pour son courage, sur tous les champs de bataille, de Bourgogne comme de Lorraine, de Flandre comme de Catalogne. Il se montra aussi excellent soldat qu'excellent capitaine. Condé reconnaissait que s'il avait à prendre un second dans l'armée, il n'en choisirait point d'autre.

Quand on ne se battait pas, il y avait parfois quelque désordre parmi ses hommes qui mirent à sac une partie de la région de Moulins et surtout se livrèrent au commerce du sel. À ce temps-là la vente du sel était sévèrement réglementée et la gabelle représentait une grande source de revenus pour le Roi. On ne plaisantait pas avec les gabelous et Bussy, convoqué par une lettre de cachet chez Louis XIII, est enfermé à la Bastille le 3 janvier 1641.

Pour un noble, le séjour dans la forteresse n'a rien de commun avec le sort réservé aux prisonniers plébéiens. Domestique, chambre individuelle meublée, visites autorisées. Malgré tout ce confort, son internement affecte beaucoup Bussy. Pendant les cinq mois que durera cet emprisonnement, le jeune aristocrate, de 23 ans réfléchira à sa destinée, au sens de sa vie.

En 1653, à 35 ans, il est Maître de Camp Général de la Cavalerie Légère et Lieutenant Général de l'Armée.

En 1659, se sentant abandonné par Turenne comme il l'avait été par Condé, il s'en était retourné dépité de tout en sa demeure de Chaseu, près de Laizy, dans sa Bourgogne natale. Pour se consoler de ses infortunes, il accepte une invitation de Louis de Rochechouart, Duc de Vivonne, en sa demeure de Roissy. Là il retrouve d'autres gentilshommes de la Cour dont quelques-uns ne cachent pas leurs penchants homosexuels Nous sommes en pleine Semaine Sainte, période de jeûne et d'abstinence s'il en est Mais Bussy et ses compagnons s'en moquent. Ils ripaillent abondamment, mangent de la viande le Vendredi Saint, boivent plus que de raison et, dit-on, se livrent à des orgies peu avouables ! Pour couronner le tout, ils parodient, en des termes et des mots pour le moins grossiers, le cantique des très religieux Alléluia. Autant de débauche ne peut que remonter aux oreilles royales. Anne d'Autriche est furieuse et Mazarin fait exiler Bussy-Rabutin en Bourgogne pour de longues semaines. En novembre, le Comte est autorisé à se rendre à Paris mais l'accès à la Cour lui est catégoriquement proscrit.

Ainsi malgré une carrière brillante il ne put jamais obtenir le bâton de Maréchal.

À partir de ce moment, la vie de Bussy-Rabutin change radicalement. Il prend conscience que la morale liée au métier des armes est plus apparente que réelle. Il comprend que la vie militaire n'est pas basée que sur l'idéal et que les intrigues politiques comptent plus que le courage ou la loyauté. Ainsi il s'occupe un peu plus de ses affaires et peut passer plus de temps à l'écriture qu'il a toujours aimée. Cet homme de guerre était aussi homme de lettres. Il avait du jugement et on le sollicitait volontiers sur les oeuvres qui paraissaient. Ce cynique avait du bon sens, ce vaniteux du naturel, ce brouillon on ne sait quel ordre dans l'esprit. Il distinguait les bons auteurs et les poussait. Saint-Évremond, qui se montra si sévère pour lui, disait qu'il avait un esprit merveilleux. Dès mars 1665, l'Académie Française l'avait accueilli. La Bruyère vantait son style. Il était puriste. On eût pu le dire grammairien. Ce talent d'écrire n'avait pas échappé aux Jésuites qui eussent fait, dit-on, de Bussy le réfutateur de Pascal et des Provinciales, s'il y avait consenti. » 2
Bussy se garde bien de rentrer dans la polémique entre jansénistes et jésuites qui se battent pour établir si c'est la grâce divine ou le libre arbitre humain qui contribuent le plus à la libération de l'homme. Avec son pragmatisme et son naturel habituel, il se contente de constater quelles sont les émotions et les troubles que l'amour produit dans le coeur humain. Les lettrés et philosophes moralistes de son temps comme Pascal, La Rochefoucault écrivent des pensées édifiantes, des maximes morales, des florilèges religieux. Roger de Bussy-Rabutin s'illustre, quant à lui, dans la maxime d'amour. Il est l'auteur des maximes d'amour les plus célèbres du XVIIe siècle. Le cinquième et dernier volume du Recueil de Sercy (prose), qui parait en 1663, en donne, sous l'anonymat, cinquante et une. Pièces courtes, en vers irréguliers, elles traitent de l'amour sur le mode léger de la poésie mondaine. Sans éviter toujours les banalités ni les prosaïsmes, Bussy joue son personnage d'homme d'esprit, et une ironie parfois piquante relève cette leçon d'amour dans un salon. Louis XIV fait part à son frère, Monsieur, de son désir de connaître ces maximes. Monsieur demande à Bussy de venir les lui dire en présence de Mme de Montausier et de Mme de Montespan. Les maximes se présentent alors à la suite de questions, que Bussy introduit sans doute pour la circonstance selon la formule très ancienne des questions-réponses destinées à débattre de points de casuistique amoureuse. Je lisait d'abord la question, écrit Bussy, et, avant de passer outre, Monsieur et puis ces dames les résolvaient selon leur sentiments ; après cela, je lisait la maxime. Mais je remarquai que Mme de Montespan, toute jeune qu'elle était, avait déjà un bon sens sur l'amour, et bien droit, qui lui faisait toujours décider la question comme je l'avais décidée, moi qui y avais longtemps pensé. » 3
Après plusieurs remaniements et corrections Bussy retiendra finalement cent cinquante-sept maximes, précédées de leur question. La place qu'elles occupent dans ses Mémoires et dans la décoration de son château montre assez que Bussy ne les considérait pas seulement comme une oeuvre de circonstance.

L'écriture apporta quelque consolation à l'amertume d'avoir interrompu sa carrière militaire et son ascension à la Cour mais fut aussi à l'origine de sa disgrâce quasi définitive. Pour égayer sa maîtresse, Madame de Montglas, d'une maladie qu'elle avait contractée, il composa sa fameuse Histoire amoureuse des Gaules. Cette chronique indiscrète et souvent grivoise des moeurs de la Cour amusa Louis XIV. Le succès en venait de ce que les faits, pour l'essentiel, étaient véritables. On se les passait de main en main. Par suite d'une indiscrétion de Madame de la Baume, la copie en parvint en Hollande et fut imprimée. Mais Condé, peu flatté dans l'ouvrage, voulut se venger et fit composer une France galante où étaient dévoilées les amours de Louis XIV et de Louise de la Vallière, qu'il fit circuler à la Cour sous le nom de Bussy. Ce dont on se délectait en secret parut, livré au public, intolérable. Le roi se fâcha et une nouvelle fois envoya l'auteur présumé à la Bastille avant de lui intimer l'ordre de rester sur ses terres. Le succès énorme que connut cette oeuvre confirma la réputation de lettré que Bussy s'était déjà acquise avec d'autres oeuvres qui avaient été diffusées à la plume mais contribua sûrement à augmenter sa disgrâce auprès de la Cour.

Le 16 avril 1665, Bussy fut conduit à la Bastille. Il en sortit le 16 septembre 1666, envoyé en exil sur ses terres de Bourgogne, où il resta 17 ans sans jamais pouvoir réapparaître à la cour. Après maintes suppliques il fut rappelé, mais ce n'était qu'un demi-rappel. Il dut reprendre le chemin de l'exil pour dix ans, jusqu'à sa mort.

La vie militaire et la vie de famille comme on sait ne sont guère compatibles mais on aurait du mal à comprendre la vie et l'oeuvre de Bussy si l'on ne tient pas compte de sa vie sentimentale. Bussy-Rabutin est un libertin mais un galant homme. Il a eu d'excellents maîtres en la matière, tels son parrain, Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, ou Bassompierre. Il fréquente la jeunesse dissipée du quartier du Marais, à Paris, au temps où la régence d'Anne d'Autriche permet bien des libertés. Au gré des affectations, pour occuper son temps d'oisiveté il vit d'innombrables aventures. Il aime, souvent, ici et là. Quelquefois ces aventures amoureuses se font au détriment de ses responsabilités militaires Mais ce qui lui importe le plus, après la conquête, est évidemment le récit du jeu de l'amour, les mots littéraires dans le meilleur esprit précieux. S'il ne se maria pas avec sa cousine Marie de Rabutin-Chantal pour qui il gardera toujours de l'affection, il contractera tout de même un mariage d'amour. Puis resté veuf, après avoir connu quelques aventures rocambolesques comme l'enlèvement de Mme de Miramon, où il fut dupé, il établira une union de raison. Lors de ces deux mariages, d'ailleurs, il ne se privera pas d'aventures. En 1643, il s'était marié une première fois avec Gabrielle de Toulongeon, dont il eut trois filles. L'une d'elles, Louise-Françoise, lui tiendra la plus précieuse des compagnies durant son long séjour bourguignon. Sa première femme, qu'il aimait sincèrement, mourut en 1646, laissant à Roger un grand chagrin. la douleur que j'avais de la mort de ma femme m'avait si fort détaché de toute chose que je ne voulais pas sortir de chez moi

En 1653, il connut la grande passion de sa vie avec Madame de Montglas qui l'abandonna lorsqu'il fut enfermé à la Bastille en 1665.

Pour régulariser sa situation, il s'était remarié depuis 1652. Sa seconde femme, Louise de Rouville se montra dévouée ; au moment de son emprisonnement, elle multiplie les démarches pour sa libération avec un sens aigu du devoir. Mais elle est sans esprit et sans conversation. C'est dire qu'il ne recherche guère sa compagnie et qu'elle vit le plus souvent à Paris depuis 1671. Il aura d'elle deux garçons et deux filles. Roger de Bussy de Rabutin mourut en 1693, à l'âge de 75 ans.

Après sa mort, la publication de sa Correspondance (14 éditions en 40 ans) eut un succès considérable.

Ses Mémoires, publiées elles aussi posthumes en 1696, connurent moins de succès. Parmi les oeuvres révélées après sa mort, certaines méritent d'être mentionnées : Discours sur le bon usage des adversités (1649), Histoire abrégée de Louis le Grand (1699), une Traduction des lettres d'Héloïse et d'Abélard qui est la première version en français, après celle de Jean de Meung.

Un des mérites littéraires de Bussy est celui d'avoir su reconnaître la beauté des lettres de sa cousine, la marquise de Sévigné. Il ne se contenta pas de garder la majeure partie de celles qu'il avait reçues d'elle et de les conserver jalousement pour la postérité, dans des recueils spéciaux. Avant sa mort, il les recommanda à la piété de sa fille et de son ami, le père Bouhours, pour qu'ils en prennent soin.

Le grand tournant dans la vie de Bussy fut la disgrâce où il tomba auprès du roi et sa condamnation à l'exil sur ses terres de Bourgogne. Même si la raison officielle de cette condamnation est attribuée aux scandales provoqués par le comte, il semblerait que des raisons plus graves y aient contribué. Pendant la Fronde, il s'était rangé un peu tardivement aux côtés de Louis XIV et avait obligé Condé son ancien commandant à battre en retraite lors de la bataille des Dunes. De ce fait tous les deux lui seront souvent hostiles. Condé, bien qu'il ait rejoint, lui aussi, le parti du Roi, ne lui avait jamais pardonné d'avoir choisi un autre camp que le sien et le Roi tenait peut-être pour équivoque sa conduite au début de la Fronde.

En outre, il avait déplu au maréchal de Turenne, indisposé par ses railleries et les chansons satiriques qu'il faisait circuler sur son compte. (Selon d'autres versions ce seraient ses ennemis qui font circuler des chansons faites dans son style et dont on le crédite facilement compte tenu de sa réputation.)

De plus le comte de Bussy aurait entretenu des rapports d'affaires avec le surintendant Fouquet et le roi ne voyait pas d'un bon oeil ceux qui avaient fait partie du cercle de l'ancien intendant des finances, le comte de Vaux, tombé en disgrâce. La disgrâce de Roger de Rabutin n'est peut-être pas sans rapport avec celle de celui-ci, en août 1661.

On évoque aussi l'impossibilité dans laquelle se trouvait le gouvernement de restituer à Roger de Rabutin les fortes sommes avancées pour le maintien des troupes lors de ses commandements militaires et qu'il ne cessait de réclamer. Revenons un instant à la soi-disant débauche de Roissy. La disgrâce royale et l'exil encouru marquent une ligne de partage dans la carrière militaire et dans la vie de Bussy. Ses contemporains citaient cette affaire en faisant recourt à l'expression proverbiale il a mangé du lard en carême. Cette expression que de nombreux critiques ont pris au pied de la lettre est, il faut le souligner, un proverbe, usité déjà au Moyen Âge, qui signifie être voleur, et par extension être coupable d'un crime quelconque.

Dans notre contexte ne pouvant pas s'agir d'un vol il y a fort à parier que l'on ait à faire à un crime de lèse-majesté. Sans en avoir des preuves certaines on devait le soupçonner d'avoir comploté contre le roi, d'avoir des relations trop étroites avec ses ennemis ou tout au moins d'être trop proche des Libertins, surtout ceux des Provinces Unies ou de Londres, qui manifestaient des velléités à s'affranchir du trop grand pouvoir de l'Église, comme de celui du monarque.

N'oublions pas que Rabelais, Marot, Erasme, Lefèvre d'Etaples, Luther et bien d'autres avaient déjà été accusés de cette pratique sacrilège sans que l'on ait vraiment les preuves que cette accusation corresponde à la rupture du jeûne.

Quoi qu'il en soit, cette disgrâce contribuera à faire accomplir à Bussy son oeuvre la plus originale.

Lors de sa libération, Roger de Bussy de Rabutin comprend que sa vie a complètement changé. Les espoirs qu'il avait mis dans la carrière militaire et l'ascension à la cour de Louis XIV ne sont qu'un lointain souvenir. Pendant son deuxième séjour à la Bastille, combien de fois a-t-il dû rêver de sa douce campagne. Ne pouvant faire entendre ses raisons ni crier son désespoir il médita sur la condition humaine. En pensant à la misère des autres prisonniers et aux graffiti gravés sur les murs de sa prison, par les malheureux qui l'avaient précédé, il dut réfléchir et rêva de donner la parole aux murs de sa chère demeure de Bourgogne. Les grandes passions sentimentales de sa vie ont vécu et il a maintenant un regard très lucide sur la vie, sans jamais être désabusé mais cherchant une morale dans ce dépassement de l'amour. Le monde n'est-il pas une prison dans laquelle nos passions et notre attachement matériel nous tiennent enchaînés ?

À partir de 1666, il consacre une bonne partie de sa vie à la décoration du château. Son projet n'est pas uniquement d'embellir la maison. Il le conçoit, en partie, pour se mettre en valeur auprès de ses amis. Il en fait un compte rendu de son expérience à la cour, de ses campagnes militaires, de ses aventures sentimentales, et le théâtre de ses rêves d'amour et de gloire qu'il n'a pas pu réaliser.

Même la littérature, malgré la plume qu'il maniait aussi bien que l'épée, ne lui donnait pas le désir de devenir un professionnel des lettres.

Il se savait d'extraction trop noble, d'un milieu trop aristocratique pour chercher la gloire à travers la littérature. Avant tout, pour lui, l'écriture était un moyen de communiquer avec les autres et de s'enrichir moralement. Comme pour les grands seigneurs de la Renaissance c'était là une qualité que le prince se devait de posséder et de cultiver comme les autres disciplines pour montrer sa politesse et son accomplissement.

Pour exprimer sa riche expérience, sa culture de la vie qu'il avait apprise sur le tas, sa philosophie qu'il s'était forgée sur ses expériences et les discussions avec les érudits de tout bord, il décida de choisir un moyen conforme à son extraction.

Comme les papes de Rome qui avaient utilisé les plus grands artistes du XVe et du XVIe siècle, les rois à la cour ou les princes dans leurs palais, il choisit la décoration de sa demeure comme étant le moyen d'expression le plus conforme à son rang.

 Il est conscient de créer ainsi un décor singulier (des beautés et des propretés uniques »,  des choses fort amusantes qu'on ne trouve point ailleurs »,  une beauté singulière et qu'on ne voit point ailleurs », etc.). »

 Il fait évidemment travailler des artistes, bien modestes car il est impécunieux, à partir de recueils dont il adapte et personnalise les emblèmes, surtout pour le mot, sans hésiter à transgresser les règles comme dans le cas des devises de Madame de Montglas. Il emprunte largement au comte de Croissy, au maréchal de Bassompierre, accepte une proposition de devise du père Rapin qu'il ne fait pas réaliser cependant, etc. » 4

Néanmoins, il garde un style dans ses emblèmes et il est guidé par un mystérieux fil d'Ariane.

Lui n'avait pas à démontrer sa puissance comme le roi Soleil, dans son nouveau palais de Versailles, ou sa nouvelle richesse comme l'intendant Fouquet, dans le château de Vaux. Il se contentait de montrer la noblesse de son âme. Il n'avait rien à démontrer, mais dans son esprit il se sentait l'égal des esprits les plus hauts de son temps.

Les emblèmes selon la mode du temps sont le langage qu'il utilise. Il serait donc regrettable de ne voir dans les emblèmes de Bussy qu'une vengeance envers celle qu'il aime. Ce réalisme est un trait important du caractère de l'auteur qui a su reconnaître jusque dans les douleurs de la vie le mystère de la sacralité de notre existence.

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1 La Fronde : le lit de la monarchie absolue par Philippe Cousin. Figaro littéraire du Vendredi, 29 Juillet 1994.
2 Dictionnaire des lettres françaises. Publié sous la direction du Cardinal Georges Grente. Librairie Arthème. Fayard. Paris MCMLIV.
3 Bussy-Rabutin, Mémoires, p.p. L. Lalanne, Paris, 1857, t. II, p. 160. Mme de Montespan avait alors 24 ans.
4 Lettre de Daniel-Henri VINCENT à Georges GRAZZINI, du 19 Août 1997.
 
Un bel-esprit, ami du comte de Bussy.
Armand de Gramont, comte de Guiche.
En étudiant le XVIIe siècle on constate avec étonnement que tous les personnages sont singuliers pour ne pas dire extravagants. On rencontre rarement quelqu'un que l'on pourrait qualifier de normal. Dans ce siècle tout est excessif, exagéré, en bien ou en mal, par les excès ou par les carences. Tout est en noir ou en blanc, en trop ou en moins. Cela correspond bien à l'époque baroque.
Sans tomber dans l'anachronisme on peut supposer que l'homme n'a pas pu changer autant en trois cens ans. Les hommes de l'antiquité classique ressemblent d'avantage à nous que ceux du grand siècle. Force est donc de constater que le style baroque fait forcer le trait aux biographes de ce temps. Si nous voulons comprendre nos tumultueux prédécesseurs il est bon de modérer les propos des gens de plume qui semblent manier cet instrument avec autant d'impétuosité que le fleuret.
Quand on acquière une meilleure connaissance d'un "grand libertin" on découvre avec plaisir que "l'homme" et même "l'honnête homme" se cache bien souvent sous le personnage excessif. Réciproquement certains personnages très romancés comme d'Artagnan ou Cyrano de Bergerac doivent être rédimensionnés.
Le comte de Guiche est un cas emblématique. "Sodomiste distingué" comme sont père, "brûlant la chandelle par les deux bouts" en se débauchant avec les femmes aussi bien qu'avec les hommes, léger, futile, ne réussissant à émerger que grâce à la protection de son père, etc., il semble affligé par tous les vices. Sans prétendre en faire un saint et sans détenir une nouvelle vérité nous allons essayer d'établir une biographie qui corresponde d'avantage au rôle qu'il à joué et aux missions qu'il a rempli.
Guy-Armand de Gramont est né en 1638. Il était le fils du maréchal de Gramont et neveu du comte de Gramont. Il était très beau et sa beauté efféminée donnait la certitude à ses contemporains sur ses "goûts". Bussy Rabutin dans l'Histoire amoureuse des Gaules le décrit ainsi, sous le nom de Trimalet : Trimalet avait des grands yeux noirs, le nez bien fait, la bouche un peu grande, la forme du visage ronde et plate, le teint admirable, le front grand et la taille belle. Il avait de l'esprit. Il était moqueur, léger, présomptueux, brave, étourdi et sans amitié. Il était maître de camp du régiment de la garde gauloise, conjointement avec le maréchal son père.

Il fut le grand ami de Manicamp, que Bussy, à bon escient, appelle dans son roman Giton, en référence au personnage du Satyricon que se partageaient deux amis. Une chanson du temps -les chansons n'étaient jamais en reste pour se moquer- dit qu'avec les femmes il ne faisait que "patrouiller".

Dans l'Histoire amoureuse des Gaules, Bussy nous raconte l'aventure qu'il eut avec la comtesse d'Olonne qu'il disputait à son oncle Philibert, chevalier de Gramont. Dans cette histoire, où l'on raconte la conquête qu'il fit de la belle, il est question de ses assauts amoureux. Ce n'est qu'à la troisième tentative, après deux défaillances physiques, qu'il put emporter "la place".
En 1658, Armand de Gramont épousa Mlle de Béthune mais cela ne l'assagit point. Pendant le séjour de la cour à Lyon, un jour de décembre 1658, au cours d'un bal masqué chez Mme de Villeroi, Guiche, faisant mine de ne pas connaître les gens, "tirailla fort Monsieur dans la danse et lui donna des grands coups de pied au cul", dit Mlle de Montpensier. Elle n'osa rien dire, ajoute-t-elle, car elle savait que "Monsieur trouvait tout bon du comte de Guiche". Peu après ce bal, et sans doute à cause du scandale qu'avait fait sa conduite, Guiche regagna Paris, "d'où l'on me manda, dit Mademoiselle, qu'il faisait le galant de Mme d'Olonne", et que "Marsillac était aussi un des adorateurs" de la dame.
Il est vrai que le comte de Guiche n'avait à cette époque, nous sommes en 1658, que vingt ans.

En 1659, à 21 ans, il fut mêlé à l'aventure de Roissy qui fit beaucoup de bruit. Tout n'est pas clair de ce qui s'est passé dans cette "débauche de Roissy" qui dura plusieurs jours. Cette réunion avait été organisée par le duc de Vivonne, Louis Victor de Rochechouart-Mortemart, le frère de Mme de Montespan. Les autres participants étaient : Bernard de Longueval, comte de Manicamp, l'ami de Guiche ; Philippe Mancini, duc de Nevers, neveu de Mazarin ; Le Camus, aumônier du roi ; Bussy ; et enfin un très jeune homme, Cavois, lieutenant des Gardes. Le Camus, semble-t-il, aurait précipité son départ, craignant que la mauvaise réputation de Guiche et de Manicamp fasse dire dans le monde "qu'il s'était passé entre eux d'étranges choses". Ce dont il furent accusés, en tout cas, fut d'avoir " ait gras" en Carême. Ce qui est sur c'est que, malgré cette accusation générique, la "débauche de Roissy" valu de nombreux ennuis à tous ses participants. Mais les erreurs de jeunesse ne se limitèrent pas à cela. Il fut le favori de Monsieur, frère du roi, et Primi Visconti nous dit qu'il avait ruiné sa santé par la pratique du "vice italien au service des plaisir de Monsieur". Il fut au premier titre, favori de Monsieur et, au second, bien aimé de Madame, ce qui finit par brouiller les deux hommes. On dit aussi qu'il était pervers. Par deux fois il s'attira les foudres de Louis XIV. En 1662 il compromit Madame, au point que le roi l'envoya à l'étranger. La duchesse D'Orléans qui ne l'aimait pas trop en profita pour le congédier.

Après un bref exil en Angleterre, Guiche gagnait avec son frère Louvigny la Cour de Marie de Gonzague, à Varsovie, le 4 Novembre 1663, et rejoignit les troupes de Jean-Casimir engagées contre les Russes à propos de l'Ukraine. Il était de retour à la Cour réunie à Fontainebleau au début juin 1664, Louis XIV l'ayant autorisé à rentrer à condition d'éviter Madame. La passion fut plus forte. Il ne se contenta pas de la revoir. Avec Olympe Mancini et le marquis de Vardes, proches de Madame, Guiche avait participé à des intrigues pour discréditer la favorite du roi. À l'instigation du marquis de Vardes, on prépara une fausse lettre, la fameuse "lettre espagnole", qui devait révéler à la Reine les amours de La Vallière et de son royal époux. Vardes, démasqué, trompa indignement son ami Guiche en le dénonçant. De plus la comtesse de Soissons, la Mazarine, révélait au roi le reste de la correspondance, fort compromettante, de Madame et Guiche qui méprisait le roi : "Si je pouvais tenir ce fanfaron en plaine campagne en tête-à-tête, je lui ferais bien plier les voiles". Et il y avait pire car le comte était intervenu dans l'affaire de Dunkerque, suggérant à Madame d'empêcher la vente à la France par son frère, Charles II d'Angleterre, d'une ville où elle pourrait trouver refuge à l'occasion : "Votre timide beau-frère n'est qu'un fanfaron et un avare. Quand une fois vous serez dans Dunkerque, nous lui ferons faire, le bâton haut, tout ce que nous voudrons". Madame essaya de sauver Guiche en révélant au roi l'affaire de la "lettre espagnole" Louis XIV contraignit Guiche à rédiger une confession et lui interdit de se présenter à la Cour. Cette fois il fut envoyé en Hollande. François-René du Bec Crespin, marquis de Vardes était lui-aussi un grand séducteur, ami et rival de Guiche. Il sera comme Bussy, accusé d'avoir dit du mal de la reine mère dans son roman, embastillé et exilé, dans le même temps et presque aussi longtemps. Bussy d'ailleurs en parle très peu bien qu'il le connaisse bien. Le secrétaire de Vardes, Corbinelli était un "honnête homme" très discret. D'origine italienne, sans noblesse, il sut élever sa situation. Il devint le confident et peut-être l'ami de Mme de Sévigné. En même temps que la correspondance avec sa cousine, Bussy maintiendra des échanges épistolaires avec lui. Le maréchal de Gramont préféra éloigner son fils dans les Provinces-Unies où la guerre navale avec l'Angleterre était imminente. Guy-Armand de Gramont, comte de Guiche quitta donc Paris le 7 avril 1665 "pour aller en Hollande" où le comte d'Estrades, ambassadeur de France à La Haye, annonçait son arrivée le 30 avril : "Mr. le comte de Guiche est arrivé, il m'est venu voir le mesme jour. Il vit icy avec bien de retenüe et de l'honestété. Je l'ay mené chez Madame la princesse d'Orange et chez Monsr le prince d'Orange qui l'ont fort bien receu. Il s'en va demain au Tessel voir la flotte des Messrs les Estats. Il sera cinq ou six jours dans son voyage". Hugues de Lionne, qui annonçait l'arrivée du comte dans une lettre du 19-21 avril confiée à un sr Dupilon, le recommandait chaudement, le 1er mai, au comte d'Estrades, comme s'il s'était agi de son "propre filz aisné". D'Estrade savait que cet homme déluré était aussi un libertin érudit : "M. le comte de Guiche frequante fort les sçavants. Mrs Votius et Huygens luy tiennent bonne compagnie ; il doit aller à Leyde voir l'Académie ; il est en prié par les plus illustres de cette compagnie". C'était encore un cavalier intrépide comme il l'avait prouvé en Pologne. Dès novembre 1665, il fait partie de l'expédition française envoyée pour contrecarrer la menace que faisait peser sur les Provinces-Unies "l'armée de l'Evêque (de Munster) sur le bord de l'Issel". Les autorités néerlandaises lui avaient proposé, par l'intermédiaire du président du Geommitterde Raaden (Conseillers-députés), de lever des troupes en France avant de se résoudre à les recruter sur place.

Guiche se mit au service de Turenne dont les hommes attendaient de Castel Rodrigo la liberté de passage dans les Pays-Bas espagnols et finirent par prendre position sur l'Issel. Le mouvement des troupes des États commença le 10 novembre et les coalisés passèrent l'Issel début décembre pour attaquer victorieusement Lochen le 25 décembre, occupant en trois semaines le pays de l'Evêque. Laissant l'armée établie dans ses quartiers d'hiver, Guiche rencontrait à Clèves l'Electeur de Brandebourg avant de regagner La Haye où d'Estrades persuadait le Grand Pensionnaire Jean de Witt "de satisfaire" les exigences de l'Electeur pour éviter des retournements d'alliance préjudiciables aux Provinces-Unies. "La Ligue étant signée entre les Rois de France & de Dannemarck, l'Electeur & les Provinces-Unies", l'Evêque de Munster fut contraint de signer la paix. Comme la guerre menaçait sur mer, Guiche décidait "de se mettre sur la flotte" malgré son désir de reprendre du service pour la couronne de Pologne menacée par Lubomirski qui " enoit d'obliger la Diette de se rompre". Louis XIV avait tranché : la guerre ayant été déclarée à l'Angleterre le 17 janvier 1666, Guiche servirait dans l'armée navale de Tromp et Ruyter. Il s'embarqua au Tessel, avec le prince de Monaco son beau-frère, sur un vaisseau commandé par Otton de Treslon. Les quatre-vingts cinq vaisseaux de guerre de la flotte des États firent mouvement début juin. Guiche nous a laissé un récit vivant du choc naval où il faillit perdre la vie le 10 juin sur un navire en feu, le bras gauche coincé par un câble : il réussit à gagner le navire du beau-frère de Ruyter, reprit le combat dans "la batterie d'en bas", avant de gagner le navire amiral de Ruyter le 12 juin. Les néerlandais avaient remporté leur première victoire le vendredi 11 après "avoir combattu depuis une heure après-midi jusqu'à dix heures du soir" et parachevèrent leur suprématie le 14 malgré des "Vapeurs effroïables".

Le 15, la flotte regagnait "l'entrée du canal de Flessingue" avec un Guiche méditant : "je me retirai en Hollande, dépouillé de tous les Biens de la Fortune, & pouvant dire comme le Philosophe cinique, que je n'étois revétu que du Manteau de la Philosophie. Quand je fut arrivé à La Haye, j'attirais la curiosité de mes amis, & mes accidents celle de presque tout le monde". Il écrivait aussitôt au duc de Gramont que la victoire néerlandaise n'avait pas été aussi décisive que le laissait entendre J. de Witt : la menace anglaise restait donc entière. C'est elle qui avait conduit van des Enden à écrire au Grand Pensionnaire en février et mars 1665 par l'intermédiaire de Van Boetselaer, président des Gecommitterde Raaden de Hollande. Le docteur van den Enden sollicitait en effet un entretien pour lui faire connaître "travaux pour encourager et exhorter la victoire sur les anglais" - probablement les Vrye politijke stellingen - qu'il avait préséntés aux ëcommissaires "hollandais" sous le sceau du secret", ainsi que ses inventions techniques pour la guerre navale offensive. Une lettre du début 1667, accompagnée de documents (A et B), revenait sur la construction de bateaux béliers insubmersibles, vaisseaux "à trois ponts ou tillars" armés de catapultes projetant des grenades à gaz inventées par un chimiste, le docteur Petrus Herbers, ami de van den Enden. Cíest ce technicien averti, homme de Laboratoire et alchimiste, poète, dramaturge, et metteur en scène, maître ès Sciences et Belles-Lettres, pédagogue efficace de l'enseignement des langues et de la philosophie, agent secret et théoricien politique, praticien partisan d'une médecine iatrochimique, lucianiste éclatant d'un libertinage militant, que rencontre le comte de Guiche probablement entre mai et novembre 1665, puis entre juin 1666 et juillet 1667. Guiche connaissait Latréaumont, fougueux cavalier pro-Mazarin parti à l'assaut de Quilleboeuf (13 février 1649) avec le comte d'Harcourt et dans la compagnie de Roncherolles ; membre actif comme agent du maréchal d'Hocquincourt, au service de l'Espagne, dans la Guerre des Sabotiers et la Révolte des Gentilhommes en 1657-1658(6) ; puis en 1659, après la mort du maréchal à la bataille des Dunes (14 juin 58), agent du comte de Harcourt. Comme Chalon de Maigremont a pris part avec Latréaumont aux révoltes de Normandie, son témoignage, attestant la présence de son frère auprès de van den Enden en 1666-1667, nous permet de déduire que c'est cet élève de van den Enden depuis 1645 qui a introduit Latréaumont dans le cercle libertin du maître de Spinoza. Par suite, Latréaumont a fait connaître l'alchimiste van den Enden au comte de Guiche. Les discussions allaient bon train sur les ambitions politiques de van den Enden en Hollande et, en l'absence du comte, sur celles de Latréaumont en Normandie : "Ils avaient souvent parlé ensemble, selon van den Enden, des moyens d'établir une république en Hollande ; M. le comte de Guiche était souvent présent à leurs entretiens, qui ne regardaient jamais rien contre les interêts de la France tant que M. de Guiche y était présent, mais bien la Tréaumont en particulier, lui montrant la carte de la Normandie, lui disait que le faible de ce côté-là était à Quilleboeuf"...

Comme on peut voir Guiche et Saint-Evremont " fréquenter les mêmes personnes et les mêmes milieux ", il serait tentant de supposer une rencontre de l'ami du maréchal de Gramont avec van den Enden. Guiche a sans doute rencontré Saint-Evremont à La Haye après juin 1666. En effet Saint-Evremond, exilé depuis pendant près de quatre ans en Angleterre, avait gagné la capitale des États en décembre 1665, période de l'engagement du comte dans l'affaire de l'Evêque de Munster. Nous savons par Desmaizeaux que "parmi les Savants et les Philosophes (Mr. de Saint-Evremond) voyoit quelquefois Mr. Heinsius, Mr Vossius...". Il rencontrait des exilés français comme Gourville, des responsables politiques néerlandais et de nombreux diplomates étrangers. Celui qu'on soupçonnait d'être un agent anglais se consolait "d'achever sa vie dans la liberté d'une République où il n'y a rien à espérer...".

Notant qu'en Hollande "les maisons sont plus libres qu'en France, aux temps destinez à la société ", il nous a raconté avec piquant l'équipée-défilé de mode de la Vallière, du comte de Guiche et de son frère, Mr de Louvigny, sur le Verraut "lieu destiné pour la promenade à La Haye". Nous n'avons malheureusement pas de témoignages directs du comte de Guiche sur toutes ses rencontres savantes, et surtout sur ses entretiens avec Latréaumont et van den Enden. Rien n'apparaît dans ses Mémoires commencés en 1666 et qu'il acheva "après une très longue interruption" en 1669, hors un passage qui se fait peut-être l'écho de ses conversations politiques avec van den Enden : "Il est encore bon d'ajouter, que les États, pour prospérer & pour se maintenir, doivent être gouvernez suivant leur Constitutions. Les Républiques ne peuvent être heureuses, si elles ne sont tout-à-fait libres ; & les Partis et les Caballes sont des instruments infaillibles de leur Destruction. Les Monarchies doivent être absolues, quand elles sont reconnues pour despotiques. Mais tous les Gouvernements mixtes sont obligés de maintenir l'État dans la Liberté de connoître, de proposer & d'admettre, comme les Princes dans celle de décider, selon l'Etendue de leurs Fonctions." La plume de Guiche, bien introduit auprès des politiques, est celle d'un mémorialiste précis dans son descriptif politico-militaire et perspicace dans son narratif diplomatico-politique des Provinces-Unies. On sent un homme d'action décidé, prompt à saisir l'occasion et capable d'évaluer en stratège, avec une extraordinaire acuité, les rapports de force. Il perçoit aussi bien la tension grandissante entre le parti de J de Witt et celui de la Maison d'Orange dont il pressent l'affrontement inévitable, que les fluctuations diplomatiques des puissances européennes. Pendant que "l'on radouboit la Flotte des États", Guiche va voir l'Electeur de Brandebourg à Clèves. L'expédition de Robert Holmes ravageant, en août 1666, 160 navires néerlandais dans la rade de Flie, confirmait ses vues sur la combativité anglaise. Mais le raid meurtrier lancé le 18 juin 1667 par Ruyter et Cornelis de Witt sur la Tamise et le Medway contraignait les Anglais à négocier. La paix est signée à Breda le 31 juillet 1667. C'est dans cette ville, qu'il a gagnée après une cure à Aix-la-Chapelle, que Guiche reçoit l'autorisation royale de rentrer en France, avec une interdiction de se présenter à la Cour. Il rejoint donc Paris en juillet et gagne Bidache en août avec le maréchal de Gramont, puis se rend à Bagnères-de-Bigorre pour une cure avec le comte de Toulongeon, son oncle. À partir de décembre 1667, le comte deviendra pour quatre ans gouverneur de Béarn et de Basse-Navare où il jouera un rôle politique modérateur que nous serons tentés de placer sous l'influence des Libres thèses politiques exposées par van den Enden en Hollande. Il arbitre ainsi un violent conflit entre la municipalité de Bayonne et Antoine-Roger de La Salle, baron de St-Pée, lieutenant du Roi en juin 1669 et mai 1670. Il se heurte pourtant à Pau, fin 1669, au Parlement de Navarre qui adresse au Roi un Cahier de plaintes de 10 articles critiques contre Guiche, avec 8 articles contre les États et 11 contre les Réformés, que le comte réfute avec un Contre-cahier, n'hésitant pas à défendre courageusement les Protestants. Louis XVI trancha l'affaire par l'arrêt du 15 septembre 1670 autorisant Guiche à arbitrer les conflits religieux avec l'aide de l'intendant d'Aguesseau. Guiche fit enfermer le même mois Roure, chef des rebelles du Vivarais. Il apaise enfin des mouvements de révolte chez les Basques réfractaires aux ordonnances royales (1668 et 1670) créant l'inscription maritime, et obtient en en janvier 1671 l'amnistie pour les mutins du Labourd, etc. Guiche avait entre-temps, achevé ses Mémoires (1669) qu'il avait rédigés en grec. Finalement autorisé à paraître à la Cour, il se présenta le 28 juin 1671 au Roi à St Germain : "Le comte de Guiche est à la cour tout seul de son air et de sa manière, un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des hommes" notait déjà Madame de Sévigné le 7 octobre. Van den Enden avait lui-même gagné Paris "à la Saint-Jean díété ", le 21 juin 1671, ouvrant une école latine à Picpus, l'Hôtel des Muses. Van den Enden et Guiche se sont retrouvés entre octobre 1671 et fin avril 1672, date de départ du comte dans l'armée de Condé lancée contre les Provinces-Unies : "a dit - témoignera van den Enden dans le Procès Rohan - qu'il y eut trois ans à la Saint-Jean dernière qu'il vint en France par la persuasion de plusieurs personnes de qualité qui l'allaient souvent visiter en Hollande, où il demeurait, qui lui disaient que son beau talent ne devait pas être enseveli en un si petit espace que la Hollande, et qu'il devait venir en France ; il avait contacté amitié en Hollande avec la Tréaumont ; il lui avait appris un miracle de nature, de faire changer le plomb en or et en argent...étant venu en France, il chercha Latréaumont ; le comte de Guiche lui dit qu'il se trouverait chez M. de Rohan, où étant allé, il le trouva qui témoignait toujours grande aversion pour le service du Roi... "Guiche dut visiter plus d'une fois van den Enden, " Conseiller et Médecin du Roi très chrétien ", dont l'hôtel des Muses" devint une espèce d'académie publique ", que fréquentèrent Antoine Arnauld et Leibniz. Arrivé à Paris autour du 24 mars 1672, Leibniz s'était empressé de rencontrer l'auteur de la Fréquente Communion qu'il alla voir souvent à Chantilly : il savait que van den Enden " s'était insinué auprès " de lui.

L'hôtel des Muses accueillait donc des philosophes, des théologiens comme le pasteur Claude, auteur de la Défense de la Réformation (1673), des savants et des libertins, " preuve qu'il existait alors à Paris une première forme de république des lettres ". Le comte de Guiche fréquantait aussi les salons mondains de la duchesse de Brissac, sa "chimène", et de Mme de Longueville. Mme de Sévigné le rencontre plus d'une fois chez M. de la Rochefoucault à St-Germain où Corneille lit ses comédies et assiste avec lui, le 14 janvier 1672 à l'Hôtel de Guénégaud, à une représentation de Bajazet, nous le décrivant " ceinturé comme son esprit ". Louis XIV a déclaré la guerre aux Provinces-Unies le 6 avril, " mais quelle guerre ! la plus cruelle, la plus périlleuse " síécrie Mme de Sévigné. Guiche éblouit l'auditoire de Madame de Verneuille, dont il est le gendre, en donnant un commantaire militaire, carte à l'appui, des fortifications néerlandaises sur l'Yssel : cela se passait à l'hôtel de Sully, rue Saint-Antoine, non loin de l'hôtel des Muses. Il est possible que van den Enden ait été introduit par Guiche dans les salon de la duchesse de Bouillon, de Madame de La Sablière ou de Madame de La Fayette où se rencontraient des esprits peu conformistes, écrivains, artistes, esprits forts de l'aristocratie, philosophes gassendistes et cartésiens débattant la question des animaus-machine, etc. Gageons que nous trouverons un jour un écho de leurs débats dans ces hauts lieux du libertinage frondeur, l'Hôtel de Condé, ceux de Soisson, d'Olonne et de Vendôme où le chevalier de Rohan, Mr. le Duc, fils de Condé, Mr de Louvigny, frère du comte de Guiche, et tant d'autres daubent vertement "ce fanfaron" le Roi-Soleil. Clio devait rapidement accélerer sa dramaturgie : le héros du passage du Rhin (12 juin 1673), le comte de Guiche, mourait d'une fièvre à Kreuznach, au Palatinat, le 29 Septembre ; van den Enden, impliqué dans la conspiration républicaine de Rohan en Normandie, révélait, avant son exécution (27 novembre 1674), que "M. le Duc estoit le plus mécontant qu'il y eut en France", et que Louvigny s'était engagé à suivre Rohan. N'avons-nous pas établi qu'il existait alors en Europe une internationale libertine qui pensait la politique.
 


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