| La vie de Roger de Rabutin comte de Bussy |
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Le Château de Bussy a été pour Roger de Rabutin une ancre de salut dans les moments de détresse et le port où il put se sauver d'un destin manqué. Dès lors, pour saisir l'esprit de cet ensemble, on doit prendre en compte la vie du maître des lieux, les expériences bien particulières qu'il a vécues, sans faire abstraction de ses idées et de ses conceptions philosophiques, ni des courants culturels qui étaient dans l'air du temps. Né en 1618 à Épiry, près d'Autun, le jeune Roger, dans sa jeunesse, a séjourné assez peu auprès de ses parents au château de Bussy. Ses études l'ont souvent retenu à Autun, chez les Jésuites, ou à Paris, au collège de Clermont, futur lycée Louis-le-Grand où son père, Léonor de Rabutin qui le destine très jeune à la carrière des armes, l'envoie s'instruire. L'élève a de bonnes dispositions et se laisse guider avec docilité. Comme ses ascendants, le jeune homme Roger de Rabutin voulait acquérir la renommée par le métier des armes et accéder aux plus grands honneurs militaires. Aussitôt que j'entrai dans le monde, ma première et ma plus forte inclination fut de devenir honnête homme et de parvenir aux grands honneurs de la guerre. » En 1634, à seize ans, ses premières études terminées, il entre dans la carrière des armes et fait sa première campagne, en Lorraine. Quatre ans après il commande le régiment d'infanterie de son père. À la mort de son père, en 1645, il lui succède dans la charge de Lieutenant Général des Armées du Roi en Nivernais et conseiller d'état ; la même année il fait campagne sur le Rhin. De 1648 à 1653, durant le gouvernement de la régente Anne d'Autriche et de Mazarin des graves troubles politiques, auxquels on donna le nom de Fronde, eurent lieu. La Fronde fut occasionnée par les expédients financiers de Mazarin qui suscitèrent un mécontentement général. Elle fut dirigée par le Parlement qui entendait contrôler l'exercice de l'autorité royale, et par les nobles qui s'exaspéraient d'être écartés du pouvoir. La Fronde parlementaire, déclenchée à la suite de l'arrestation du conseiller Broussel, et qui obligea la Cour à faire retraite à St-Germain, se termina au bout de trois mois par la paix de Rueil (1649). La Fronde des princes étendit bientôt la révolte aux provinces et s'aggrava du réveil de la Fronde parlementaire. Les animateurs en furent Condé, Paul de Gondi (futur Cardinal de Retz), Beaufort, Mme de Longueville, etc.. Mazarin s'exila quelques temps ; Turenne dirigeait l'armée royale contre Condé. Les excès des Frondeurs et l'anarchie générale provoquèrent un ralliement final à la cause du roi et de Mazarin, tandis que Condé passait aux Espagnols (1652-1653). Bussy-Rabutin a longtemps été au service de Condé dans ses campagnes, mais balance entre les Princes et le roi, pour se ranger enfin auprès de Mazarin. Ces événements politiques importants qui feront le lit de la monarchie absolue ne divisèrent pas seulement les combattants mais aussi l'intelligentsia. Le parti des Princes compte deux auteurs forts importants, aujourd'hui oubliés : Georges et Madeleine de Scudery. Madeleine ou Sapho truffe son Cyrus, écrit avec son frère, dix mille pages entre 1648 et 1653, d'amabilités envers Condé. On en finirait plus de citer les frondeurs, de Segrais à Ménage, en passant par les poètes Sarasin ou Saint Amant. En face ? Mazarin oppose son bibliothécaire, Naudé, Théophraste Renaudot, La Mothe le Vayer et Cyrano de Bergerac, qui avait auparavant frondé. Madame de Sévigné est proche des princes mais a la sagesse de ne rien faire, comme La Fontaine, qui se signale surtout, à l'époque, par sa paresse. Plus tard Bussy dans son Histoire amoureuse des Gaules a mis en scène plusieurs personnages de la Fronde, Condé prend le pseudonyme de Tyridate, Mazarin de Grand Druide, etc.. Mais Théodose (Louis XIV) n'aimait pas le scandale s'était réconcilié avec Condé. Le cardinal comptait davantage sur les armes de Turenne rallié que sur ses plumes. 1 Malgré ses réels mérites militaires, Bussy ne réussit pas à jouir de la confiance et de l'estime qui permettent d'accéder aux premiers rôles de la vie publique. Il faut dire que sa réputation, un peu légère, de roi de la mode et de jouisseur, le bruit de ses aventures privées et l'impertinence de ses boutades littéraires lui portèrent préjudice et furent funestes pour sa carrière. Turenne qui fut son général, après Condé, le définit le meilleur officier de son armée pour la chanson. De 1634 à 1665, pendant 25 ans, bien que n'étant pas toujours dans le même camp, il avait participe à toutes les campagnes en se faisant remarquer souvent pour son courage, sur tous les champs de bataille, de Bourgogne comme de Lorraine, de Flandre comme de Catalogne. Il se montra aussi excellent soldat qu'excellent capitaine. Condé reconnaissait que s'il avait à prendre un second dans l'armée, il n'en choisirait point d'autre. Quand on ne se battait pas, il y avait parfois quelque désordre parmi ses hommes qui mirent à sac une partie de la région de Moulins et surtout se livrèrent au commerce du sel. À ce temps-là la vente du sel était sévèrement réglementée et la gabelle représentait une grande source de revenus pour le Roi. On ne plaisantait pas avec les gabelous et Bussy, convoqué par une lettre de cachet chez Louis XIII, est enfermé à la Bastille le 3 janvier 1641. Pour un noble, le séjour dans la forteresse n'a rien de commun avec le sort réservé aux prisonniers plébéiens. Domestique, chambre individuelle meublée, visites autorisées. Malgré tout ce confort, son internement affecte beaucoup Bussy. Pendant les cinq mois que durera cet emprisonnement, le jeune aristocrate, de 23 ans réfléchira à sa destinée, au sens de sa vie. En 1653, à 35 ans, il est Maître de Camp Général de la Cavalerie Légère et Lieutenant Général de l'Armée. En 1659, se sentant abandonné par Turenne comme il l'avait été par Condé, il s'en était retourné dépité de tout en sa demeure de Chaseu, près de Laizy, dans sa Bourgogne natale. Pour se consoler de ses infortunes, il accepte une invitation de Louis de Rochechouart, Duc de Vivonne, en sa demeure de Roissy. Là il retrouve d'autres gentilshommes de la Cour dont quelques-uns ne cachent pas leurs penchants homosexuels Nous sommes en pleine Semaine Sainte, période de jeûne et d'abstinence s'il en est Mais Bussy et ses compagnons s'en moquent. Ils ripaillent abondamment, mangent de la viande le Vendredi Saint, boivent plus que de raison et, dit-on, se livrent à des orgies peu avouables ! Pour couronner le tout, ils parodient, en des termes et des mots pour le moins grossiers, le cantique des très religieux Alléluia. Autant de débauche ne peut que remonter aux oreilles royales. Anne d'Autriche est furieuse et Mazarin fait exiler Bussy-Rabutin en Bourgogne pour de longues semaines. En novembre, le Comte est autorisé à se rendre à Paris mais l'accès à la Cour lui est catégoriquement proscrit. Ainsi malgré une carrière brillante il ne put jamais obtenir le bâton de Maréchal. À partir de ce moment, la vie de Bussy-Rabutin change radicalement. Il prend conscience que la morale liée au métier des armes est plus apparente que réelle. Il comprend que la vie militaire n'est pas basée que sur l'idéal et que les intrigues politiques comptent plus que le courage ou la loyauté. Ainsi il s'occupe un peu plus de ses affaires et peut passer plus de temps à l'écriture qu'il a toujours aimée. Cet homme de guerre était aussi homme de lettres. Il avait du jugement et on le sollicitait volontiers sur les oeuvres qui paraissaient. Ce cynique avait du bon sens, ce vaniteux du naturel, ce brouillon on ne sait quel ordre dans l'esprit. Il distinguait les bons auteurs et les poussait. Saint-Évremond, qui se montra si sévère pour lui, disait qu'il avait un esprit merveilleux. Dès mars 1665, l'Académie Française l'avait accueilli. La Bruyère vantait son style. Il était puriste. On eût pu le dire grammairien. Ce talent d'écrire n'avait pas échappé aux Jésuites qui eussent fait, dit-on, de Bussy le réfutateur de Pascal et des Provinciales, s'il y avait consenti. » 2 Bussy se garde bien de rentrer dans la polémique entre jansénistes et jésuites qui se battent pour établir si c'est la grâce divine ou le libre arbitre humain qui contribuent le plus à la libération de l'homme. Avec son pragmatisme et son naturel habituel, il se contente de constater quelles sont les émotions et les troubles que l'amour produit dans le coeur humain. Les lettrés et philosophes moralistes de son temps comme Pascal, La Rochefoucault écrivent des pensées édifiantes, des maximes morales, des florilèges religieux. Roger de Bussy-Rabutin s'illustre, quant à lui, dans la maxime d'amour. Il est l'auteur des maximes d'amour les plus célèbres du XVIIe siècle. Le cinquième et dernier volume du Recueil de Sercy (prose), qui parait en 1663, en donne, sous l'anonymat, cinquante et une. Pièces courtes, en vers irréguliers, elles traitent de l'amour sur le mode léger de la poésie mondaine. Sans éviter toujours les banalités ni les prosaïsmes, Bussy joue son personnage d'homme d'esprit, et une ironie parfois piquante relève cette leçon d'amour dans un salon. Louis XIV fait part à son frère, Monsieur, de son désir de connaître ces maximes. Monsieur demande à Bussy de venir les lui dire en présence de Mme de Montausier et de Mme de Montespan. Les maximes se présentent alors à la suite de questions, que Bussy introduit sans doute pour la circonstance selon la formule très ancienne des questions-réponses destinées à débattre de points de casuistique amoureuse. Je lisait d'abord la question, écrit Bussy, et, avant de passer outre, Monsieur et puis ces dames les résolvaient selon leur sentiments ; après cela, je lisait la maxime. Mais je remarquai que Mme de Montespan, toute jeune qu'elle était, avait déjà un bon sens sur l'amour, et bien droit, qui lui faisait toujours décider la question comme je l'avais décidée, moi qui y avais longtemps pensé. » 3 Après plusieurs remaniements et corrections Bussy retiendra finalement cent cinquante-sept maximes, précédées de leur question. La place qu'elles occupent dans ses Mémoires et dans la décoration de son château montre assez que Bussy ne les considérait pas seulement comme une oeuvre de circonstance. L'écriture apporta quelque consolation à l'amertume d'avoir interrompu sa carrière militaire et son ascension à la Cour mais fut aussi à l'origine de sa disgrâce quasi définitive. Pour égayer sa maîtresse, Madame de Montglas, d'une maladie qu'elle avait contractée, il composa sa fameuse Histoire amoureuse des Gaules. Cette chronique indiscrète et souvent grivoise des moeurs de la Cour amusa Louis XIV. Le succès en venait de ce que les faits, pour l'essentiel, étaient véritables. On se les passait de main en main. Par suite d'une indiscrétion de Madame de la Baume, la copie en parvint en Hollande et fut imprimée. Mais Condé, peu flatté dans l'ouvrage, voulut se venger et fit composer une France galante où étaient dévoilées les amours de Louis XIV et de Louise de la Vallière, qu'il fit circuler à la Cour sous le nom de Bussy. Ce dont on se délectait en secret parut, livré au public, intolérable. Le roi se fâcha et une nouvelle fois envoya l'auteur présumé à la Bastille avant de lui intimer l'ordre de rester sur ses terres. Le succès énorme que connut cette oeuvre confirma la réputation de lettré que Bussy s'était déjà acquise avec d'autres oeuvres qui avaient été diffusées à la plume mais contribua sûrement à augmenter sa disgrâce auprès de la Cour. Le 16 avril 1665, Bussy fut conduit à la Bastille. Il en sortit le 16 septembre 1666, envoyé en exil sur ses terres de Bourgogne, où il resta 17 ans sans jamais pouvoir réapparaître à la cour. Après maintes suppliques il fut rappelé, mais ce n'était qu'un demi-rappel. Il dut reprendre le chemin de l'exil pour dix ans, jusqu'à sa mort. La vie militaire et la vie de famille comme on sait ne sont guère compatibles mais on aurait du mal à comprendre la vie et l'oeuvre de Bussy si l'on ne tient pas compte de sa vie sentimentale. Bussy-Rabutin est un libertin mais un galant homme. Il a eu d'excellents maîtres en la matière, tels son parrain, Roger de Saint-Lary, duc de Bellegarde, ou Bassompierre. Il fréquente la jeunesse dissipée du quartier du Marais, à Paris, au temps où la régence d'Anne d'Autriche permet bien des libertés. Au gré des affectations, pour occuper son temps d'oisiveté il vit d'innombrables aventures. Il aime, souvent, ici et là. Quelquefois ces aventures amoureuses se font au détriment de ses responsabilités militaires Mais ce qui lui importe le plus, après la conquête, est évidemment le récit du jeu de l'amour, les mots littéraires dans le meilleur esprit précieux. S'il ne se maria pas avec sa cousine Marie de Rabutin-Chantal pour qui il gardera toujours de l'affection, il contractera tout de même un mariage d'amour. Puis resté veuf, après avoir connu quelques aventures rocambolesques comme l'enlèvement de Mme de Miramon, où il fut dupé, il établira une union de raison. Lors de ces deux mariages, d'ailleurs, il ne se privera pas d'aventures. En 1643, il s'était marié une première fois avec Gabrielle de Toulongeon, dont il eut trois filles. L'une d'elles, Louise-Françoise, lui tiendra la plus précieuse des compagnies durant son long séjour bourguignon. Sa première femme, qu'il aimait sincèrement, mourut en 1646, laissant à Roger un grand chagrin. la douleur que j'avais de la mort de ma femme m'avait si fort détaché de toute chose que je ne voulais pas sortir de chez moi En 1653, il connut la grande passion de sa vie avec Madame de Montglas qui l'abandonna lorsqu'il fut enfermé à la Bastille en 1665. Pour régulariser sa situation, il s'était remarié depuis 1652. Sa seconde femme, Louise de Rouville se montra dévouée ; au moment de son emprisonnement, elle multiplie les démarches pour sa libération avec un sens aigu du devoir. Mais elle est sans esprit et sans conversation. C'est dire qu'il ne recherche guère sa compagnie et qu'elle vit le plus souvent à Paris depuis 1671. Il aura d'elle deux garçons et deux filles. Roger de Bussy de Rabutin mourut en 1693, à l'âge de 75 ans. Après sa mort, la publication de sa Correspondance (14 éditions en 40 ans) eut un succès considérable. Ses Mémoires, publiées elles aussi posthumes en 1696, connurent moins de succès. Parmi les oeuvres révélées après sa mort, certaines méritent d'être mentionnées : Discours sur le bon usage des adversités (1649), Histoire abrégée de Louis le Grand (1699), une Traduction des lettres d'Héloïse et d'Abélard qui est la première version en français, après celle de Jean de Meung. Un des mérites littéraires de Bussy est celui d'avoir su reconnaître la beauté des lettres de sa cousine, la marquise de Sévigné. Il ne se contenta pas de garder la majeure partie de celles qu'il avait reçues d'elle et de les conserver jalousement pour la postérité, dans des recueils spéciaux. Avant sa mort, il les recommanda à la piété de sa fille et de son ami, le père Bouhours, pour qu'ils en prennent soin. Le grand tournant dans la vie de Bussy fut la disgrâce où il tomba auprès du roi et sa condamnation à l'exil sur ses terres de Bourgogne. Même si la raison officielle de cette condamnation est attribuée aux scandales provoqués par le comte, il semblerait que des raisons plus graves y aient contribué. Pendant la Fronde, il s'était rangé un peu tardivement aux côtés de Louis XIV et avait obligé Condé son ancien commandant à battre en retraite lors de la bataille des Dunes. De ce fait tous les deux lui seront souvent hostiles. Condé, bien qu'il ait rejoint, lui aussi, le parti du Roi, ne lui avait jamais pardonné d'avoir choisi un autre camp que le sien et le Roi tenait peut-être pour équivoque sa conduite au début de la Fronde. En outre, il avait déplu au maréchal de Turenne, indisposé par ses railleries et les chansons satiriques qu'il faisait circuler sur son compte. (Selon d'autres versions ce seraient ses ennemis qui font circuler des chansons faites dans son style et dont on le crédite facilement compte tenu de sa réputation.) De plus le comte de Bussy aurait entretenu des rapports d'affaires avec le surintendant Fouquet et le roi ne voyait pas d'un bon oeil ceux qui avaient fait partie du cercle de l'ancien intendant des finances, le comte de Vaux, tombé en disgrâce. La disgrâce de Roger de Rabutin n'est peut-être pas sans rapport avec celle de celui-ci, en août 1661. On évoque aussi l'impossibilité dans laquelle se trouvait le gouvernement de restituer à Roger de Rabutin les fortes sommes avancées pour le maintien des troupes lors de ses commandements militaires et qu'il ne cessait de réclamer. Revenons un instant à la soi-disant débauche de Roissy. La disgrâce royale et l'exil encouru marquent une ligne de partage dans la carrière militaire et dans la vie de Bussy. Ses contemporains citaient cette affaire en faisant recourt à l'expression proverbiale il a mangé du lard en carême. Cette expression que de nombreux critiques ont pris au pied de la lettre est, il faut le souligner, un proverbe, usité déjà au Moyen Âge, qui signifie être voleur, et par extension être coupable d'un crime quelconque. Dans notre contexte ne pouvant pas s'agir d'un vol il y a fort à parier que l'on ait à faire à un crime de lèse-majesté. Sans en avoir des preuves certaines on devait le soupçonner d'avoir comploté contre le roi, d'avoir des relations trop étroites avec ses ennemis ou tout au moins d'être trop proche des Libertins, surtout ceux des Provinces Unies ou de Londres, qui manifestaient des velléités à s'affranchir du trop grand pouvoir de l'Église, comme de celui du monarque. N'oublions pas que Rabelais, Marot, Erasme, Lefèvre d'Etaples, Luther et bien d'autres avaient déjà été accusés de cette pratique sacrilège sans que l'on ait vraiment les preuves que cette accusation corresponde à la rupture du jeûne. Quoi qu'il en soit, cette disgrâce contribuera à faire accomplir à Bussy son oeuvre la plus originale. Lors de sa libération, Roger de Bussy de Rabutin comprend que sa vie a complètement changé. Les espoirs qu'il avait mis dans la carrière militaire et l'ascension à la cour de Louis XIV ne sont qu'un lointain souvenir. Pendant son deuxième séjour à la Bastille, combien de fois a-t-il dû rêver de sa douce campagne. Ne pouvant faire entendre ses raisons ni crier son désespoir il médita sur la condition humaine. En pensant à la misère des autres prisonniers et aux graffiti gravés sur les murs de sa prison, par les malheureux qui l'avaient précédé, il dut réfléchir et rêva de donner la parole aux murs de sa chère demeure de Bourgogne. Les grandes passions sentimentales de sa vie ont vécu et il a maintenant un regard très lucide sur la vie, sans jamais être désabusé mais cherchant une morale dans ce dépassement de l'amour. Le monde n'est-il pas une prison dans laquelle nos passions et notre attachement matériel nous tiennent enchaînés ? À partir de 1666, il consacre une bonne partie de sa vie à la décoration du château. Son projet n'est pas uniquement d'embellir la maison. Il le conçoit, en partie, pour se mettre en valeur auprès de ses amis. Il en fait un compte rendu de son expérience à la cour, de ses campagnes militaires, de ses aventures sentimentales, et le théâtre de ses rêves d'amour et de gloire qu'il n'a pas pu réaliser. Même la littérature, malgré la plume qu'il maniait aussi bien que l'épée, ne lui donnait pas le désir de devenir un professionnel des lettres. Il se savait d'extraction trop noble, d'un milieu trop aristocratique pour chercher la gloire à travers la littérature. Avant tout, pour lui, l'écriture était un moyen de communiquer avec les autres et de s'enrichir moralement. Comme pour les grands seigneurs de la Renaissance c'était là une qualité que le prince se devait de posséder et de cultiver comme les autres disciplines pour montrer sa politesse et son accomplissement. Pour exprimer sa riche expérience, sa culture de la vie qu'il avait apprise sur le tas, sa philosophie qu'il s'était forgée sur ses expériences et les discussions avec les érudits de tout bord, il décida de choisir un moyen conforme à son extraction. Comme les papes de Rome qui avaient utilisé les plus grands artistes du XVe et du XVIe siècle, les rois à la cour ou les princes dans leurs palais, il choisit la décoration de sa demeure comme étant le moyen d'expression le plus conforme à son rang. Il est conscient de créer ainsi un décor singulier (des beautés et des propretés uniques », des choses fort amusantes qu'on ne trouve point ailleurs », une beauté singulière et qu'on ne voit point ailleurs », etc.). » Il fait évidemment travailler des artistes, bien modestes car il est impécunieux, à partir de recueils dont il adapte et personnalise les emblèmes, surtout pour le mot, sans hésiter à transgresser les règles comme dans le cas des devises de Madame de Montglas. Il emprunte largement au comte de Croissy, au maréchal de Bassompierre, accepte une proposition de devise du père Rapin qu'il ne fait pas réaliser cependant, etc. » 4 Néanmoins, il garde un style dans ses emblèmes et il est guidé par un mystérieux fil d'Ariane. Lui n'avait pas à démontrer sa puissance comme le roi Soleil, dans son nouveau palais de Versailles, ou sa nouvelle richesse comme l'intendant Fouquet, dans le château de Vaux. Il se contentait de montrer la noblesse de son âme. Il n'avait rien à démontrer, mais dans son esprit il se sentait l'égal des esprits les plus hauts de son temps. Les emblèmes selon la mode du temps sont le langage qu'il utilise. Il serait donc regrettable de ne voir dans les emblèmes de Bussy qu'une vengeance envers celle qu'il aime. Ce réalisme est un trait important du caractère de l'auteur qui a su reconnaître jusque dans les douleurs de la vie le mystère de la sacralité de notre existence. _____________________ 1 La Fronde : le lit de la monarchie absolue par Philippe Cousin. Figaro littéraire du Vendredi, 29 Juillet 1994. 2 Dictionnaire des lettres françaises. Publié sous la direction du Cardinal Georges Grente. Librairie Arthème. Fayard. Paris MCMLIV. 3 Bussy-Rabutin, Mémoires, p.p. L. Lalanne, Paris, 1857, t. II, p. 160. Mme de Montespan avait alors 24 ans. 4 Lettre de Daniel-Henri VINCENT à Georges GRAZZINI, du 19 Août 1997. |

